La part culturelle est indissociable de l’histoire car si un texte doit illustrer une époque, il est nécessaire de connaître la culture typographique de cette époque. Ce qui est augmenté par l’illustration de la dimension géographique du texte.
On situe les origines de l’écriture occidentale en Mésopotamie (actuelle Irak). L’écriture était alors pictographique.
Les Égyptiens ont ensuite développé un système très codé de hiéroglyphes qui est à la base de nos caractères Latins.
Les Phéniciens, pour des raisons éminemment commerciales, ont synthétisé les écritures cunéiformes, dans l’argile, des Sumériens et les hiéroglyphes, sur papyrus, en un système alphabétique au sens premier puisque le mot « aleph » (bœuf) a donné le « alpha » des anciens Grecs puis notre « a ». Et le « beth » (maison) est devenu le « beta » grec, notre « b ». Ainsi de suite…
À eux deux, ces caractères constituent l’étymologie du mot « alphabet ».
Au passage, les anciens Grecs ont inventé les voyelles, les écritures dont la leur était issue, étant sémitiques, n’en comportaient pas. Et écrivant d’abord de droite à gauche, puis passant au boustrophédon (allant de droite à gauche, puis de gauche à droite comme un bœuf creuse les sillons au labour - inversant même le sens des caractères), ils sont arrivés à écrire de gauche à droite, sans doute pour ne pas à avoir repasser la main dans la matière fraîche (pour un droitier). Leurs caractères sans fioritures, en lettres bâton, ont donné l’idée à Thibaudeau de la famille des Antiques lors de l’élaboration de sa classification.
Les Romains ayant énormément taillé dans la pierre la gloire de leurs conquêtes martiales ont fait évoluer les caractères greco-étrusques en caractères à sérifs (empattements), ce qui donnait plus de netteté aux angles. Et comme ces hauts faits devaient être datés, ils avaient forcément besoin de chiffres : les chiffres romains.
Pour leurs monuments, parfois assez hauts, il fallait adapter la taille des caractères, corps et graisse, à la situation du lecteur. En gravant plus grand et plus large dans le haut, ils ont inventé le titrage.
Ces soucis évidents de lisibilité et de visibilité leur a fait introduire des points pour séparer les mots. La ponctuation était née avec la respiration du texte, les silences, bien utiles pour l’évolution des arts de la scène.
Face à l’écriture lapidaire, les Romains développèrent une calligraphie plus courante, la Quadrata, et même une plus populaire, comme pour les graffitis, la Rustica, ce qui a mené à l’origine des minuscules.
Après la chute de l’empire, les caractères romains, restant d’actualité grâce à la religion chrétienne, ont évolué en Onciales déclinées souvent très différemment selon les cultures.
Mais un nouvel empire émergeait : Charlemagne a vite eu besoin que soit reconnu un système d’écriture unifié : les Carolines, qui au lieu de s’en tenir à augmenter la taille des initiales, les a transformées définitivement en majuscules et minuscules sous la houlette de Alcuin, un moine anglais érudit, à qui Charlemagne a confié la tâche de réformer l’écriture et la grammaire, ainsi que de l’enseigner dans l’Académie palatine, puis à l’Abbaye de Saint-Martin de Tours, « mère de l’Université ».
Cette base graphique, alors exécutée sur parchemin, a toujours cours aujourd’hui, ce sont les caractères Romans.
Comme l’architecture, ces caractères ont évolué en style Gothique, sans que cette appellation se réfère à la réalité géographique ou culturelle. Ce nom est dû au mépris des gens de la Renaissance pour ce qu’ils considéraient « barbare ».
Comme en architecture, le style s’est allongé, surtout par volonté de mettre plus de caractères sur une surface donnée. Au début, toujours arrondis, comme les arcs romans, ils sont devenus maniérés, comme les arcs gothiques, se fracturant.
Les caractères Frakturs sont restés en usage en Allemagne jusqu’à ce que Hitler les proscrive.
Les verticales très ordonnées et rapprochées rendant la lecture difficile, il a fallu mettre les points sur les « i », afin de les distinguer.
Tandis que le souci économique d’en mettre plus sur le support, fort cher, qu’il soit de parchemin, de papyrus ou de pierre, a donné l’introduction de raccourcis : les ligatures, dont ne nous sont parvenues que certaines : l’esperluette « & », les ligatures « æ », « œ », « ß », « fi », « fl », parfois uniquement pour raisons esthétiques.
Aujourd’hui dans certains cas, elles ont pris une valeur orthographique, comme dans « œuf », ou pictographique, comme le « @ » de l’Arroba, unité de volume espagnol, détournée de « ad » latin en « at » anglais dans les adresses eMail.
Les Arabes nous ont apporté l’invention chinoise du papier. D’Asie nous est aussi parvenu la technique de l’estampe, il ne fallait à Gutenberg et ses associés que leurs compétences en travail des métaux et en imprimerie pour inventer la technique de composition du texte en caractères mobiles en alliage de plomb nommée typographie.
En vérité l’impression par caractères mobiles existait depuis longtemps en Chine, d’abord en argile, puis en bois et même en métal comme en Corée. La xylographie existait en Europe.
Ce que Gutenberg a mis au point, c’est la technique de production des caractères en relief interchangeables, par la gravure du poinçon, par la frappe de la matrice et par la fonte du type en alliage métallique. Mais aussi, il a amélioré la presse, créé la casse divisée en cassetins où ranger les caractères, ainsi que l’encre grasse et épaisse pour ne pas qu’elle file dans les fibres du support et ne sèche trop vite.
En tête de la casse, on trouve logiquement les Capitales, les majuscules.
Dans le bas, se trouvent les bas de casse, les minuscules, mais aussi les chiffres et les différentes espaces (mot féminin tant qu’on dira une Capitale, une bas de casse, une Romaine, etc.)
Les autres signes, symboles, ponctuation et ligatures se placent un peu partout, en fonction de leur fréquence d’utilisation : en bas, les plus utilisés, près de la main, par ergonomie.
Gutenberg avait ouvert la voie à la démocratisation du livre, à l’humanisme de la Renaissance et à la réforme protestante.
L’invention de la typographie a créé dans toute l’Europe une véritable explosion du livre, des ateliers d’imprimerie furent montés un peu partout permettant l’avênement de l’humanisme, d’une Renaissance culturelle.
Dans ce cadre, des pays latins, France et Italie, sont revenus à une écriture basée sur les Capitales Romaines et les bas de casse Carolines : l’écriture humanistique adaptant la calligraphie de Alcuin en fac-similés typographiques.
Dès lors, les choses évoluent très vite :
Aux Romaines, caractères droits, Alde Manuce ajoute l’Italique, penchée, pour imiter l’écriture de Chancellerie. Celle-ci est rapidement adoptée et affinée par Claude Garamont qui en fait un style à part entière de sa famille de caractères, la Garamond.
De nombreuses réalisations alimentent ce courant Renaissant en Europe. On y trouve celles de Geofroy Tory, Nicolas Jenson, Francesco Griffo, Robert Estienne, Robert Granjon, Christophe Plantin, la famille Elzévier, William Caxton et autres.
La rusticité des caractères humanistiques fait place à une grande élégance :
supprression des empattements pour le sommet des A et M, ajout de la goutte à certaines bas de casse, création des chiffres elzéviriens à jambages, contraste des pleins et déliés…
Au passage, il faut citer la création par Robert Granjon d’un genre en décalage, issu des Gothiques cursives (cursives allemandes selon Pierre-Simon Fournier) qui se voulait l’identification d’une écriture française : les caractères de Civilité auxquels on a reproché leur manque de lisibilité.
En France, sous Louis ⅩⅣ, le dessin de la lettre Romaine s’académise selon les tracés géométriques des dessins de la Commission Jaugeon et Philippe Grandjean s’en inspire pour graver les Romains du Roy. Pierre-Simon Fournier est de cette tendance qui affine les contrastes, redresse les axes, décline les graisses, réglemente les espacements, les proportions et les dimensions grâce à ses écrits quant à l’imprimerie et l’histoire de la lettre. On lui doit également une quantité de vignettes, caractères d’ornement.
L’Angleterre n’est pas en reste avec William Caslon et John Baskerville, ainsi que l’Allemagne avec Jacques Sabon.
Parallèlement, la corporation des Maîtres écrivains ont développées de magnifiques cursives toujours plus ornementées : les Italiennes, les Anglaises et leur pendant français, les Rondes…
Cette grande codification, ces finesses des déliés ont définitivement influencé Firmin Didot, en France, et le prolixe Giambattista Bodoni, en Italie, qui ont poussé au plus haut leurs valeurs d’élégance, leur réflexion en un genre nouveau d’un modèle de clarté